Assis l'un en face de l'autre devant un café fumant, Pierre et Lucie rient.
C'est si simple parfois le contact.
Il faut dire que ce sont des personnes qui vibrent sur la même longueur d'ondes, des passions communes les animent, la magie de la reconnaissance opère promptement dans ces rares cas.
C'est un phénomène étrange.
Il nous arrive quelques fois de l'éprouver pour de parfaits inconnus avec lesquels instantanément et comme par magie, le courant passe.
Nous partageons alors une certaine ivresse, celle qui nous saisit devant le vertige de l'alter ego.
La symbiose de deux consciences, l'accord presqu'immédiat, la complicité innée, tous ces indices qui nous font croire que nous avons à faire non pas à une prise de connaissance mais plutôt à une reconnaissance...
C'est le charme absolu.
"-Cela fait longtemps que vous produisez des spectacles amateurs? demande Lucie.
-Bientôt dix ans, répond Pierre, j'aurais voulu en faire mon métier, mais mes parents ont toujours eu une attitude méfiante vis à vis des professions du spectacle, ils préféraient de loin me voir embrasser une fade carrière de fonctionnaire!
-Vous n'aimez pas votre métier? s'étonne Lucie. Pourtant votre enthousiasme et votre charisme font autorité auprés de vos collègues et des enfants...
-Oui, dit Pierre en souriant, oui j'aime les enfants, les adolescents qui me sont confiés, mais ma fonction me pèse, le système scolaire, tel qu'on le pratique, ne me plaît pas. Je ressens parfois une certaine honte à persévérer à le servir alors qu'au fond de moi, il ne m'inspire que du dégoût.
-Vous êtes un idéaliste, murmure Lucie en plongeant son regard dans celui de Pierre.
-Je ne sais pas; je ne me prends pas tant au sérieux. J'aime éveiller la conscience, démontrer les limites de tout système, développer le sens critique, apprendre à voir différemment, superposer les points de vue...Maintenant, je pense être un farouche rêveur, qui finalement n'aurait pas su réussir dans le domaine artistique...
-Pourquoi vous jugez-vous si sévérement? rétorque Lucie.
-Je manque souvent de rigueur et de discipline, et ce sont hélas les qualités recquises pour devenir un artiste à temps complet, aussi paradoxal que cela puisse paraître, Lucie, j'ai appris que l'inspiration vient en travaillant uniquement, jamais par magie, ni illumination. Le mythe des poètes maudits qui créaient  dans les vapeurs d'alcool et d'opium est un leurre.
Toute activité artistique exige des efforts, une grande détermination, un engagement quasi-sacerdotal. Et moi, voyez-vous, je pratique une forme allégée de dilletantisme, je m'applique quelques temps, mais la durée d'un exercice m'épuise rapidement, j'ai du mal à fixer mon attention trés longtemps. C'est sans doute pour cette raison que j'ai choisi le semi-amateur, j'ai des obligations certes, mais ce n'est pas mon gagne-pain. Je le fais par plaisir, seulement, et c'est mieux ainsi...
-Vous êtes lucide, presque sans illusion alors? cherche-t-elle à comprendre.
-Entre utopiste et réaliste, plutôt, je me méfie par dessus tout des extrêmes, des attitudes bornées, c'est ce que j'essaie de faire passer, justement, l'aspect superficiel de tout cloisonnement. Je ne veux pas être enfermé dans un rôle que je n'ai pas choisi et pesé, aux yeux des autres, je récuse toute étiquette, et je m'emploie autant que possible à adopter cette ouverture auprés des personnes que je côtoie. Vous, par exemple, je me garderais bien de vous juger. Vous m'étonnez beaucoup, vous n'êtes pas ce que vous semblez être. Tantôt employée dans l'administration, tantôt engagée dans un rôle trouble, vous cultivez aussi plusieurs personnalités, n'est-ce pas?
-Euh! oui, balbutie Lucie décontenancée par la perspicacité de son interlocuteur, j'avoue aimer les jeux de rôles, la diversité me sauve de l'ennui...
-Pourquoi cherchez-vous si bien à me connaître? l'interrompt-il brusquement. Pourquoi un vieux toqué comme moi intéresse-t-il une jeune femme pleine d'avenir comme vous?
-Je m'intéresse aux autres, se défend Lucie. Je m'étonne aussi que vous m'ayez proposé de vous retrouver aprés la répétition. Même si votre invitation ne m'a pas déplue...
-Vous savez vous barricader derrière des formules convaincantes. Vous incarnez le Sphinx avec une justesse troublante, comme si, c'est mon interprétation évidemment, vous étiez trés proche de ce personnage, comme une seconde peau, une ressemblance qui dépasserait les mots..."
Lucie tente de ne pas laisser paraître son embarras. Les déclarations de Pierre la bouleversent, il voit si clair en elle, qu'elle se sent presque démunie, déshabillée par la précision de son analyse. Elle parvient à réfréner le fard qui menaçait de lui monter aux joues.
Et décide pour dissiper sa gêne de changer de sujet, toutefois, elle voit bien qu'il n'est pas dupe. Mais il est sage et accepte le compromis sans discuter.