Strasbourg, rue du Rhin, 13 avril 2005, 17 heures 02


"ARRET DEMANDE"

Lorsqu'enfin la barre s'allume à l'avant du bus, Lucie soupire et retire sa main du bouton. La jointure de ses doigts en est toute blanche, enfin le sang revient peu à peu.
Tous ces gens qui la dévisagent, des hommes pour la plupart, qui cherchent son regard, avec une pointe goguenarde, un petit sourire intrigué et appréciateur, tous ces yeux braqués sur elle, lui donnent le vertige.
Dans ce bus bondé, ces ouvriers en bleus usés ont les mains calleuses, le front fatigué, l'espoir éteint. Ces hommes achèvent leur journée de travail, ou vont la commencer, tous paraissent las.
On se croirait dans un no man's land, ici sont regroupés des individus d'origines si différentes, des peaux noires, des peaux blanches, des peaux métissées, des peaux tristes et fatiguées.
D'abord amusée par cette plongée dans le quotidien de ces anonymes, elle en est venue à se trouver angoissée par cette proximité inhumaine.
Et pourtant combien elle les envie parfois ces passants, ces passagers croisés quelques minutes, si tôt disparus dans la nuit urbaine, avalés par le flot incessant, ils ont leur vie...
Oui, parfois, elle aurait voulu être simplement l'une des leurs, s'asseoir, le regard vide, appuyer son front contre la vitre embuée, suivre des doigts un paysage imaginaire, ou disparaître derrière un journal, comptant mentalement les arrêts, plongée dans la musique d'un balladeur niché au creux de son oreille, sous les cheveux frémissants...
Le bus commence à ralentir, puis freine brutalement.
Le choc d'un corps mou dans son dos, un souffle âcre sur sa nuque.
Lucie ne jette même pas un regard derrière elle, d'un bond, elle contourne cette armée de jambes, ces ombres qui continuent de la dévisager, se demandant sans doute ce qu'une jeune femme vêtue de noir peut bien faire à cette heure-là dans un quartier industriel, et se retrouve pantelante, mais soulagée sur le trottoir.
Du gris de haut en bas, des entrepôts à perte de vue, des fumées noires qui se diluent lentement dans le ciel presque bleu, l'aspect sinistre du quartier n'échappe pas à Lucie.
Elle commence à déambuler au milieu de ces batiments sombres, cherche l'agence intérimaire qu'on lui a demandé de contacter.
A l'angle d'une rue, un container à ordures achève de se déverser sur le bitume, un tas d'immondices grouillantes encombre déjà la chaussée. Lucie détourne les yeux, l'air dégoutté.
Des voitures semblent abandonnées sur le parking d'un entrepôt où les brousailles commencent à envahir les fissures du béton. Sur le capot semi-ouvert d'un modèle presque trentenaire, un chat s'étire de tout son long aux rayons du soleil tombant.
Lucie accélère, instinctivement elle tâte le canon de son arme pour se rassurer, son 357 Magnum, qui lui compresse le flanc à chaque pas. Habituée aux endroits glauques, elle n'est pas tant imprésionnée par le décor, ce qui lui pèse c'est cette absence, personne. Elle n'a croisé personne depuis qu'elle a quitté les passagers du bus.
Enfin, au numéro qu'on lui a indiqué, se tient un immeuble aux murs jaunâtres, dont la façade est crevée d'un appendice de verre, une cage d'escaliers visible depuis la rue. Elle s'approche du perron, au quatrième étage une agence intérimaire, celle dont on lui a communiqué le nom, un coup d'oeil sur sa montre, elle sera pile à l'heure.
Son contact, Giovanni Matino l'attend à 17heures 30.
Elle sonne deux fois à deux secondes d'intervalle, comme convenu; la porte vibre et cède sous la pression de la main de Lucie qui pénètre dans un immense hall désert.
Immédiatement, elle se dirige vers l'ascenseur, pose mécaniquement son doigt sur le quatre, sachant que derrière ce simple ressort est dissimulée une fibre optique chargée de l'identifier, la reconnaître, contrôler son évaluation hebdomadaire, son état morphologique, chimique, psychologique, vérifier ses résultats au tir...
Les portes se ferment lentement. A l'intérieur, hormis le sol recouvert d'un tapis caoutchouté à la propreté douteuse, tout est métallique, les parois, le cendrier, jusqu'à la lumière, si froide.
Lorsque l'engin stoppe sa course laborieuse dans les étages, Lucie débouche sur une sorte de sas muni d'un interphone et d'un miroir sans tain, où elle ne peut s'empêcher de jeter un regard interrogateur, presque moqueur.
C'est la première fois qu'elle doit se présenter à cette unité, pourtant elle ressemble à s'y méprendre à toutes celles qu'elle a déjà fréquentées: même ambiance sordide, même décor sombre et neutre, même température enfin, les fameux 19,47°, sans lesquels l'armada d'ordinateurs qui vombrissent à cet étage aurait déjà été détruite, non pas qu'ils soient fragiles et sensibles à ce point, mais mais tout simplement parce qu'ils ont été réglés ainsi, par mesure de sécurité, le moindre écart, signal d'alarme on ne peut plus discret, et c'est le court-circuit...
Un homme apparaît dans l'encadrement d'une porte, un sourire jusqu'aux oreilles, les cheveux enduits de gomme ultra-brillante, un complet noir trés élégamment coupé.
"Bonjour, Mademoiselle, prenez donc la peine d'entrer!" dit-il avec un léger accent méridional tout en s'effaçant avec galanterie devant Lucie pour l'inviter à le suivre...