Chaque jour, lorsque mes yeux tombent sur le bocal, en forme de verre à cognac géant, où évolue mon sympathique compagnon à nageoires, je ne puis m'empêcher de m'interroger: est-t-il heureux dans ces six litres d'eau qui forment son univers? Son éternelle promenade le long de la paroi ne le lasse-t-elle pas? N'y a -t-il pas un soupçon de reproche dans l'oeillade qu'il me lance derrière son hublot?
Il faut dire que, par choix, je n'ai pas d'animaux familiers. Et ce petit être d'écailles n'est pas le fruit d'un caprice, seulement un cadeau qu'un ami bien attentionné a cru bon de m'offrir...
Pourtant, depuis qu'il tourne en rond sur le buffet de ma cuisine, je me sens responsable de lui.
Lorsque je vais m'approcher de l'aquarium, quand l'idée simplement m'effleure d'aller saluer cette petite bête ou seulement de vérifier l'état de son eau, avant même d'esquisser un geste, je le vois qui s'agite, fonce vers moi et m'attend débordant d'affection contre la paroi.
Je n'aurais jamais cru qu'une si infime créature soit capable de capter mes intentions et surtout de se montrer si avide de marques de tendresse!
Les poissons ont la réputation d'avoir le sang froid et d'être indifférents à "leur maître". Hé bien! Je constate le contraire tous les jours!
Le plus troublant c'est, qu'à chaque fois que je pense à lui, je suis toujours frappée par la similitude de nos destinées.
Comme nous, il vit dans un monde rond et fini, et pourtant du fait même de sa forme il n'en rencontre jamais la fin puisqu'il tourne continuellement en rond, à la façon dont nous faisons le tour de notre planète.
Comme nous, il sait, qu'au delà de son bocal, il existe un autre monde des milliards de milliards de fois plus vaste que le sien et dont il aperçoit des pans déformés derrière sa vitre trompeuse.
Comme nous, il ne peut vivre en dehors de son bocal, son organisme n'étant pas adapté à notre atmosphère.
Comme nous, sans doute, il se sent prisonnier, condamné à tourner en rond toute sa minuscule vie sans trouver jamais de limite, ni d'issue, terrible paradoxe!
Alors, sommes-nous des poissons rouges?
Notre planète est-t-elle un vivarium que des êtres supérieurs observent?
Eprouvent-ils ces macro-organismes autant de compassion que nous vis à vis de nos poissons prisonniers?
Qui sait?
Je crois cependant avec certitude que c'est en observant des choses simples et familières que de grandes idées peuvent jaillir en nous par le phénomène de l'ANALOGIE, ce fantastique réseau que tissent les ressemblences et qui nous relient, vous, moi, les animaux, les végétaux, les minéraux à l'univers tout entier.